« Réformer le financement et le paysage hospitalier en même temps est très risqué » ( Y.Smeets )

La transformation du paysage hospitalier ne pourra aboutir sans garanties financières solides ni calendrier réaliste. Directeur général de Santhea, Yves Smeets alerte sur les risques d’un cumul de réformes et sur les incertitudes qui pèsent déjà sur les investissements et l’organisation des soins.

Que penser du récent rapport des experts sur la réforme du paysage hospitalier 2026-2036 ? Est-il réaliste et concrétisable ? Yves Smeets, directeur général de la fédération Santhea et fin connaisseur du secteur, a analysé pour Le Spécialiste les forces et faiblesses de ce rapport de 80 pages.

Que pensez-vous globalement du rapport des 12 experts sur la réforme du paysage hospitalier, demandé par la CIM Santé ?

Notre réaction est relativement positive. Ces experts ont enfin avancé un certain nombre d'hypothèses pour faire évoluer de façon assez cohérente le paysage hospitalier. L’objectif est d’avoir des ensembles hospitaliers plus importants, qui permettent de garantir la permanence, la qualité des soins, etc. En raison de la pénurie de personnel, faire fonctionner 136 sites hospitaliers 24 heures sur 24 est devenu trop compliqué.
Les ministres compétents ont demandé des avis sur ces recommandations, que ce soit au niveau fédéral ou régional. Santhea a été sollicitée par le CFEH, l'AVIQ et le Conseil des hôpitaux académiques. Les discussions sont en cours. Fin avril, des avis seront rendus dans ces différentes instances.

Les 4 nouvelles catégories d’hôpitaux proposées par les experts sont-elles assez précises ?
Quatre catégories d'hôpitaux sont définies : l’Hôpital général régional (HGR), le Centre hospitalier universitaire (CHU), le Centre médical local (CML) et l’hôpital de soins intermédiaires (HSI). Les seuils d’activité vont peut-être encore un petit peu varier.
À Santhea, nous pensons que pour l’HGR, le CML et le HSI, l’activité peut être mixte. Un HGR peut très bien faire de la revalidation. Un CML pourrait très bien être CML et HSI, c'est-à-dire faire à la fois de la polyclinique et disposer de 60 lits de revalidation.
Aussi, un hôpital pourrait devenir un HSI avec un départ PIT. Mais, s’il faut tenir compte de l’accessibilité, l’objectif n’est évidemment pas de faire de nombreuses exceptions géographiques aux nouvelles règles.

Avez-vous d’autres remarques à formuler sur ce rapport ?
Nous voulons attirer l'attention sur un certain nombre de points particuliers. Tout d'abord, sur l'étalement dans le temps. Quand on regarde ce qui s'est fait à l'étranger, il a fallu 10 à 15 ans pour arriver à une réforme complète. Certains changements peuvent se faire assez facilement, dans les 3 à 5 ans, lorsqu’il n'y a pas de gros travaux à réaliser et quand des liens organisationnels existent déjà entre les institutions. Lorsqu'il faut faire des transferts fonctionnels majeurs entre sites, on est plutôt dans une configuration de 5 à 8 ans. Et si l’on veut réaliser des chantiers lourds avec construction de nouveaux bâtiments, on est plutôt dans un délai de 10 à 15 ans.

Les hôpitaux vont-ils suspendre certains projets en attendant de connaître les contours du nouveau paysage hospitalier ?
Certainement. Des projets prévus dans certaines institutions vont être mis sur pause. Celui qui prévoit de reconstruire un hôpital qui va disparaître de la carte devra revoir ses plans.
Il faut également donner une perspective budgétaire aux hôpitaux. On ne peut pas entamer des réformes de cette ampleur si l’on n’a pas une stabilité financière. Nous plaidons pour que cette stabilité financière soit maintenue durant toute cette période d'accompagnement.

Une sorte de standstill budgétaire ?
Un standstill complet. Indépendamment des autres réformes, il faut que l’État nous garantisse le budget de fonctionnement dont nous disposons aujourd’hui pour pouvoir nous projeter demain. La trajectoire budgétaire doit être clairement définie d'emblée. Dans le cas contraire, comment un gestionnaire hospitalier pourrait-il imaginer fermer ou transférer un service médical ? Il faut pouvoir chiffrer ces changements. Aujourd'hui, nous sommes dans le brouillard le plus total.
Nous estimons que réformer le financement et le paysage hospitalier en même temps est très risqué. Nous allons cumuler les difficultés.
Actuellement, les hôpitaux doivent se tourner vers les banques pour investir et reconstruire. Or, les banquiers ont désormais deux listes rouges : celle qui reprend les 70 % des hôpitaux présentant des résultats négatifs selon l’étude Maha et celle des sites hospitaliers qui, selon le rapport des experts, vont devoir fermer.
Sans accès aux crédits, les hôpitaux ne savent pas financer une réforme, acheter un nouvel équipement médical, ni réaliser des travaux… Cela va coincer.
En outre, les banquiers ont besoin de garanties. L'État doit garantir à un hôpital que son budget va évoluer d’une certaine façon durant les dix prochaines années.

Comment concilier une période de standstill et l’avancement de la réforme de la nomenclature ?
Le ministre garantit aux hôpitaux que la réforme de la nomenclature couvrira les frais de fonctionnement des hôpitaux. Il l’a dit à plusieurs reprises. Si c'est le cas, cela ne posera pas de problème. Il faudra d'abord que les banques comprennent ce mécanisme et que la réalité soit conforme à ce que le ministre a annoncé.
Mais que va-t-il rester aux médecins comme honoraires purs si l’on couvre les frais de fonctionnement avec les montants des honoraires actuels ?

Il va y avoir des gagnants et des perdants. Certaines spécialités médicales vont entrer en résistance.
Je ne vois pas comment la négociation pourrait aboutir. Il faudra imposer la nouvelle nomenclature. Il faudra aussi que le corps médical veuille bien suivre ces réformes.
Si tous les spécialistes se disent qu’il serait préférable d'ouvrir un cabinet privé en face de l'hôpital qui ferme, la réforme ne fonctionnera pas. Il faut éviter une fuite des médecins hors de l'hôpital, car nous aurons moins de spécialistes pour assurer les permanences et les gardes. Toute cette réorganisation va mettre une pression insoutenable sur le fonctionnement hospitalier.
Les médecins devront être mobiles entre les différents types d'hôpitaux.
Il faut aussi permettre au CML et au HSI de conserver des services médico-techniques. Il faut de l’imagerie et peut-être même des antennes de radiothérapie.

> Découvrir le rapport des experts

Lire l’intégralité de cette interview dans Le Spécialiste (N°247) 

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Derniers commentaires

  • Robin GUEBEN

    19 mars 2026

    La MG ne répond plus bien à la demande clinique mais d'autres structures ne répondent plus bien à leurs propres compétences. Il n'est pas rare que des CPAS envoient aux urgences des patients en détresse sociale et/ou psychologique. Il n'est pas rare qu'un médecin pénitentiaire fasse pareil, ou des médecins d'institut. Voire pire que le médecin du 1733 refuse de s'y rendre car il ne le souhaite pas... Franchement je ne sais pas ce qu'il se passe avec le manque de responsabilité de la base mais moi, quand je suis de garde, j'assume mon serment.

  • Robin GUEBEN

    19 mars 2026

    Il faut améliorer le tri à l'entrée et les réseaux à la sortie de chaînes de soins. En attendant que ce ciment prenne, il faut renforcer ce qui existe par un renfort mobile et, je suis désolé de le dire ainsi, contraindre l'extrême base.
    Pour la province du Luxembourg et l'Est belge, la base généraliste ne remplit plus son obligation de moyen clinicienne car elle est surchargée de psychologique, d'administratif et de social. Passait encore que le clinique soit répercuté sur les urgences hospitalières mais depuis que la MG y répercute aussi sa surcharge de psychologique-administratif-social, il devient impossible pour les urgentistes de traiter le patient non-médical, le patient clinique et le patient critique. À réseaux quasiment inexistant, les urgences agissent comme un goulot d'étranglement qui risque de faire effondrer tout le jeu de domino. Regardons nos voisins français (qui ont un système de santé semblable au nôtre), un soin peut attendre 35h et des gens meurent sur des brancards par absence de prise en charge.