Plafonnement des suppléments : un gain potentiel de 100 millions d’euros pour les mutualités

Les propositions visant à plafonner les suppléments d’honoraires, voire à limiter les tarifs des soins non remboursés, sont présentées par les mutualités comme des mesures sociales destinées à rendre les soins plus accessibles. Mais selon une analyse conjointe de Medi-Sphère et Le Spécialiste fondée sur les données de l’Agence Intermutualiste (AIM), ces propositions permettraient aussi aux mutualités de préserver leurs intérêts financiers. Le gain annuel potentiel est estimé à 100 millions d’euros.

Le calcul est simple: moins les mutuelles remboursent à leurs affiliés via leurs assurances hospitalisation, plus elles réalisent d’économies. Selon le Baromètre hospitalier 2023 de l’AIM, les patients ont payé cette année-là 1,51 milliard d’euros de leur poche pour des suppléments et autres frais non pris en charge. Parmi ces frais, 697 millions d’euros — soit 46 % — concernaient des suppléments d’honoraires sur des actes médicaux remboursables. « En Belgique, un supplément d’honoraire est facturé dans 19,9 % des hospitalisations classiques », précise le Baromètre.

Les principales assurances hospitalisation proposées par les mutualités couvrent ces suppléments dans certaines limites : cela varie de 200 % du tarif INAMI jusqu’à 300 % pour certaines mutualités, à condition de séjourner en chambre individuelle et d’avoir souscrit une police suffisamment étendue. D’autres formules, moins généreuses, existent également, avec des plafonds ou des délais de carence.

Les mutualités détiennent environ 42 % du marché de l’assurance hospitalisation, contre 58 % pour les assureurs privés. Tous les patients ne sont donc pas couverts par les mutualités, et toutes les polices ne prennent pas en charge l’ensemble des suppléments.

Sur base des 697 millions d’euros de suppléments d’honoraires en 2023 et en tenant compte de taux réalistes de couverture et d’utilisation, Medi-Sphère et Le Spécialiste estiment que les mutualités ont remboursé entre 16 % et 25 % de ce montant via leurs assurances, soit un coût annuel compris entre 110 et 175 millions d’euros. Si les suppléments sont plafonnés légalement — comme le prévoit l’avant-projet de loi-cadre du ministre Frank Vandenbroucke (maximum 125 % à l’hôpital, 25 % en ambulatoire) — ce coût diminuerait fortement. La question est de savoir si les primes des assurances diminueront aussi ?

Dans De Tijd du 14 juin, Frank Vandenbroucke indiquait que le supplément moyen s’élève actuellement à 106 % au-dessus du tarif de base. Si un plafond de 125 % est instauré, ce niveau moyen reste en dessous de la future limite légale. Toutefois, les cas dépassant 125 % — parfois jusqu’à 300 % — disparaîtraient, ce qui permettrait aux mutualités de réduire leurs remboursements, en particulier pour les dossiers les plus coûteux. L’économie potentielle est estimée à 100 millions d’euros par an.

Par ailleurs, Solidaris plaide également pour l’instauration de tarifs maximums sur les soins non remboursés par l’INAMI, dès lors qu’une intervention est possible, notamment via une assurance hospitalisation. Le syndicat socialiste estime que ces tarifs devraient eux aussi être encadrés par la loi.

Opposition aux tickets modérateurs plus élevés

L’opposition des mutualités à une hausse des tickets modérateurs s’inscrit dans la même logique. Solidaris, par exemple, rembourse intégralement ces tickets pour les consultations chez les généralistes conventionnés, via son assurance complémentaire obligatoire.

Une augmentation du ticket modérateur, comme le souhaitent certains syndicats médicaux, entraînerait une dépense supplémentaire pour les mutualités. Ainsi, lorsque celles-ci plaident pour des soins accessibles et abordables, elles défendent aussi leurs propres intérêts financiers.

Lire aussi:

> En deux ans, le financement public des frais administratifs des mutualités a augmenté de 15 %

> Solidaris propose de plafonner les tarifs des prestations non remboursées

> Solidaris lance une pétition intitulée "Non à la hausse du prix chez le médecin"

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Derniers commentaires

  • Sammie SOETAERT

    18 juillet 2025

    Alors que la réforme des soins de santé portée par le ministre Vandenbroucke agite tout le secteur médical, un acteur semble paradoxalement épargné par le débat : les mutualités. Pourtant, derrière les discours de solidarité, plusieurs signaux d’alerte dessinent le visage inquiétant d’un système tentaculaire, politisé, et en pleine dérive.
    Le masque de la solidarité

    D'abord créées comme caisses de secours mutuel – souvent par des ouvriers eux-mêmes, avant que l’État ne s’en mêle plus tard –, les mutuelles belges ont vu leur mission évoluer vers une influence croissante, jusqu’à devenir des acteurs politiques de premier plan. Solidaris, la plus visible d’entre elles, multiplie les prises de position publiques, les campagnes de communication accusatrices à l’encontre des médecins, et s’immisce directement dans les débats législatifs. Derrière cette omniprésence, des intérêts croisés, des conflits de rôles… et un pouvoir opaque.

    Exemple édifiant : la nomination de Christel Geerts, mère de Conner Rousseau (président du parti Vooruit), à la présidence de Solidaris. Officiellement bénévole, cette figure politique renforce symboliquement le lien étroit entre mutuelles et partis. Faut-il s’étonner que la réforme Vandenbroucke épouse parfois mot pour mot les revendications de Solidaris, jusqu’à faire dire à certains médecins et à certains députés, que « le cabinet du ministre a été tenu par la main par Solidaris » ?

    Le bras de fer avec les médecins

    Depuis plusieurs mois, Solidaris orchestre une campagne de « medical bashing », dénonçant la prétendue explosion des tarifs chez les médecins. En réalité, la réforme en cours - sous couvert d’amélioration de l’accessibilité - menace l’équilibre du système de soins : incitation au conventionnement, plafonnement autoritaire des suppléments d’honoraires, suppression du conventionnement partiel, et surtout, 907 millions d’euros d’économies prévues sur le dos… des patients.

    Solidaris s’érige en défenseur du patient, mais quelle est sa légitimité à accuser les médecins d’avidité alors qu’elle possède elle-même, au moins en partie, des maisons médicales, des pharmacies (MultiPharma), des magasins d’optique, voire des maisons de repos ? Faut-il rappeler que ces mutuelles ne sont pas de simples institutions sociales, mais de véritables groupes économiques, recevant plus de 1,2 milliard d’euros de subventions annuelles pour leurs frais administratifs ? Et pourtant leur charge administrative ne fait que diminuer avec l'obligation pour les médecins de passer au numérique.

    Propagande, désinformation, et confusion des rôles

    Le paradoxe est criant : tandis que les médecins sont stigmatisés pour leurs revenus (souvent bien moindres qu’annoncés une fois les frais professionnels déduits), les cadres des mutuelles restent dans l’ombre. Jean-Pascal Labille, secrétaire général de Solidaris, appelle à la transparence… tout en refusant de rendre publics ses revenus exacts, malgré les obligations imposées aux hauts fonctionnaires. Plusieurs responsables mutualistes perçoivent pourtant des salaires dépassant les 200 000 € annuels, financés par l’État et les cotisations sociales.

    Le plus troublant reste la multiplication des cas de conflits d’intérêts. Comment expliquer qu’une mutuelle, qui se veut le rempart contre les excès du système, rachète un hôpital public (CHR Sambre & Meuse) et, quelques semaines plus tard, introduise une demande de reconnaissance comme « entreprise en difficulté » ? Comment justifier qu’un acteur censé défendre l’intérêt des patients devienne à la fois payeur, contrôleur et gestionnaire de soins ? Comment tolérer, enfin, que des administrateurs d’hôpitaux ou de réseaux hospitaliers soient eux-mêmes issus de certaines mutuelles - voire toujours en poste en leur sein ?

    Une influence qui dépasse le cadre médical

    Solidaris va plus loin : production de vidéos politiques dans des hôpitaux publics (comme au CHU de Liège), tribunes dans la presse pour appeler à stopper la grève des médecins, interventions répétées dans les médias, sans jamais être interrogée sur sa propre gouvernance. Le cas de la Fédération des maisons médicales, officiellement opposée à la grève du 7 juillet, illustre bien ce brouillage des lignes : cette fédération est directement liée à Solidaris, dont elle relaie les positions… tout en se prétendant neutre.

    Ajoutons à cela l’empilement d’activités commerciales : voyages organisés, remboursements de lunettes soumis à l’achat chez leurs opticiens partenaires, etc. Un modèle de santé… ou une entreprise à but (très) lucratif ?

    Une réforme utile, mais incomplète

    Faut-il refuser toute réforme ? Certainement pas. Le plafonnement des suppléments d’honoraires abusifs est une mesure légitime. Mais encore faut-il que les économies ne soient pas réalisées au détriment du patient et que les mutuelles elles-mêmes soient concernées par la transparence exigée des médecins.

    En effet, lorsqu’un supplément en chambre seule est facturé au patient, ce sont souvent les assurances complémentaires qui prennent le relais. Or, les mutuelles ont massivement investi dans ces assurances ces dernières années. Dès lors, un plafonnement des suppléments en chambre seule ne bénéficierait-il pas avant tout… à ces mêmes mutuelles ?

    La Cour des comptes pose aujourd’hui des questions de fond : pourquoi l’État continue-t-il à financer sans contrôle un système redondant ? Pourquoi garder 7 mutuelles avec des bâtiments physiques dans chaque ville à l’heure du tout numérique ? Quels sont les véritables actifs et revenus de ces structures ?

    Pour un débat équitable

    Au nom de quelle justice sociale les mutualités, sous couvert de solidarité, imposeraient-elles leur vision unique de la médecine à tous les citoyens et professionnels ? Un organisme qui prétend défendre l’accès aux soins devrait d’abord rendre des comptes sur sa propre gestion.

    Peut-être est-il temps de réinterroger le rôle même des mutuelles. Faut-il les dépouiller de leurs activités commerciales ? Réunifier les systèmes sous une caisse unique publique ? Ou au minimum, leur imposer une transparence identique à celle exigée des médecins ?

  • Francois Planchon

    11 juillet 2025

    Historiquement, quand on a élaboré la sécurité sociale et mis sur pied l'INAMI, en principe, les mutuelles auraient dû être supprimées... Elles ont été maintenues "artificiellement" de par leurs soutiens "politiques", car elles représentaient un lobying avec des pions dans chaque parti, et officiellement en "reconnaissance" de leur rôle historique de précurseurs en matière de solidarité (je résume..).
    Si leur financement se bornait à rémunérer la gestion administrative des remboursements, au coût réel, avec l'arrivée de l'informatique, les frais de gestion diminueraient fortement... ainsi que leur financement et le coût pour la collectivité !

    Actuellement : vous payez votre dentiste par bancontact, il envoie au même moment par informatique l'attestation de soins ! Si la prestation a eu lieu avant la fin d'après-midi, sur votre relevé bancaire, le remboursement est crédité le même jour que le débit, par virement instantané (M.C.) !
    La mutuelle gère tout aussi vite et automatiquement son remboursement par l'INAMI... augmenté des "frais de gestion".
    Que la transaction se fasse par l'intermédiaire de la mutuelle ou directement à l'INAMI, il n'y aurait aucune différence, si ce n'est l'économie d'un intermédiaire ! --- sauf que l'informatique de l'état reste lamentablement très mal gérée.. il suffit de voir la galère des connexions par EID par exemple---

    Il suffit aussi de comparer le coût de la CAAMI (qui fonctionne très bien.. et avec qui j'ai d'ailleurs eu des contacts privilégiés et efficaces chaque fois que j'ai eu des doutes sur l'application de la législation) et de faire une proportionnelle avec les autres mutuelles pour se rendre compte de l'ampleur du "gaspillage"...

    Ajoutons que les avantages financiers légaux et extra-légaux de leurs mandataires et hauts cadres, qui sont souvent des parachutes dorés accordés pour "services rendus", sont des secrets jalousement gardés qui leur feraient perdre tout crédibilité si ils étaient étalés au grand jour...

    Ceci étant dit, leur contre-pouvoir a souvent bien défendu les intérêts de leurs affiliés face à la boulimie restrictive du fédéral... et le corps médical en a aussi bénéficié indirectement par de meilleurs remboursements des prestations et la reconnaissance plus rapide de nouvelles technologies...
    Tout cela méritait d'être rappelé... tout en nuances...

    Il est également navrant de comparer comment le fédéral peut malmener les prestataires, en court-circuitant trop souvent les conciliations préalables (sauf quand on montre les dents), et la manière dont les mutuelles (et dans une moindre mesure les syndicats) sont ménagées...
    Deux poids deux mesures, en démocratie, c'est bizarre, vous ne trouvez pas ?

  • Francine KERSTEN

    10 juillet 2025

    Et si les mutuelles ne jouaient pas aux assureurs?... De toute manière, ce sont 2 statuts juridiques différents.
    Il ne faut pas mélanger pour faire le buzz!