Lors du 1er congrès de l’Union européenne des médecins spécialistes (UEMS), la santé des médecins s’est invitée au cœur des débats. Entre des praticiens réalisant parfois l’équivalent de quinze mois de travail en douze mois, 90% d’anesthésistes confrontés à une fatigue liée au travail et 62% d’urgentistes présentant au moins un symptôme de burnout, plusieurs experts ont plaidé pour une meilleure prise en compte des risques liés à l’exercice médical.
Pour le Dr Alessandra Spedicato, présidente de la Fédération européenne des médecins salariés (FEMS), l’exercice médical réunit les caractéristiques du travail pénible : une exposition prolongée à des contraintes physiques, psychosociales, organisationnelles et liées aux rythmes de travail. Le droit à des conditions respectant la santé, la sécurité et la dignité doit aussi s’appliquer à ceux qui soignent.
Il faut distinguer le travail dangereux du travail pénible. Le premier expose à un risque précis, comme les rayonnements. Le second correspond à une usure progressive liée à la répétition de contraintes multiples. La profession médicale se retrouve en zone grise : elle ne repose pas toujours sur un danger unique, mais sur l’accumulation de gardes, de travail de nuit, d’horaires prolongés, de pression clinique et de responsabilité professionnelle.
Troubles du sommeil, maladies cardiovasculaires, risque oncologique accru… Les risques pesant sur la santé des professionnels de soins sont largement documentés. Pourtant, selon la FEMS, aucun pays européen ne reconnaît aujourd’hui pleinement la profession médicale comme un travail pénible. L’écart entre les principes et le terrain reste majeur. La directive européenne sur le temps de travail devrait protéger les médecins, mais son application se heurte aux pénuries de personnel et à des organisations où les temps de repos restent parfois théoriques. La FEMS cite le cas de la Croatie, où certains médecins réaliseraient l’équivalent de quinze mois de travail en douze mois.
Pour sortir d’un débat purement déclaratif, la FEMS travaille à un indice de contrainte professionnelle fondé sur des indicateurs objectivables comme les gardes, les astreintes, le travail de nuit ou le contexte d’exercice. L’objectif est de rendre mesurable ce qui use les médecins afin d’adapter les mesures de prévention au niveau réel de contrainte.
La médecine face au cumul des expositions
Selon le Dr Olga Gerbosch, spécialiste belge en médecine du travail, un même volume de travail peut avoir des effets différents selon l’état physique, les ressources mentales et sociales, l’expérience ou le soutien disponible. Tant que les exigences restent équilibrées avec les ressources, le stress peut demeurer stimulant. Lorsque cet équilibre se rompt, il conduit à la fatigue, à l’épuisement, à la maladie, voire à une incapacité.
Chez les professionnels des soins, le déséquilibre entre vie professionnelle et vie privée est une réalité. Il concerne 78 % des femmes et 73 % des hommes. Les troubles de santé mentale sont également fréquents, avec 28 % de dépression, 24 % d’anxiété, 4 % de dépendance à l’alcool et 14 % d’idées suicidaires rapportés par différentes études. Le burnout constitue l’une des principales raisons de quitter la profession.
La spécificité du travail médical tient à la combinaison des expositions. Un médecin peut cumuler contraintes ergonomiques, postures prolongées, blessures par objets piquants ou tranchants, rayonnements, bruit, produits chimiques, agents biologiques et environnements imprévisibles. À cela s’ajoutent la pression temporelle, les horaires postés, la surcharge administrative, la violence, la charge émotionnelle et la stigmatisation de la demande d’aide psychologique.
À terme, ces facteurs peuvent interagir. De longues heures de travail, un équipement inadéquat ou un conflit avec un patient peuvent favoriser un accident ; celui-ci expose ensuite à un risque biologique et à un état d’anxiété ou à une crainte pour la carrière.
La prévention ne peut donc pas reposer uniquement sur la vigilance individuelle. Pour le Dr Olga Gerbosch, évaluer le risque revient à poser un diagnostic et une démarche préventive : staffing suffisant, plannings sûrs, réduction de la documentation, soutien des pairs, aide psychologique, procédures contre la violence et autonomie professionnelle.
Médecins épuisés, patients exposés : la sécurité des soins vue de l’autre côté
Pour Mirka Cikkelova, secrétaire générale de l’European Patient Safety Foundation, la fatigue des soignants est un signal d’alerte systémique. Lorsqu’elle s’installe, elle dépasse la question du bien-être individuel, en fragilisant la sécurité des patients, accélérant les départs, compliquant l’adoption des innovations et affaiblissant la résilience des systèmes de soins.
La fatigue constitue ici le chaînon critique. Côté patients, un patient sur dix serait lésé lors de soins hospitaliers, et quatre sur dix dans les soins primaires ou ambulatoires. Côté soignants, 90 % des anesthésistes rapporteraient une fatigue liée au travail, 62 % des médecins urgentistes au moins un symptôme de burnout, et 40 % des médecins généralistes de moins de 55 ans des symptômes de burnout dans dix pays de l’OCDE.
La fatigue peut altérer la vigilance, la concentration et la décision clinique. Lorsque le dommage est évité, c’est souvent parce que les professionnels compensent, mais cela a un coût : fatigue, erreurs, traumatisme, départs et surcharge pour les équipes restantes.
Lorsque l’épuisement ou le traumatisme conduisent au départ, le coût devient également organisationnel : remplacer un professionnel représenterait environ 150.000 euros pour un médecin et 50.000 euros pour un infirmier.
C’est pourquoi l’European Patient Safety Foundation propose d’aborder la fatigue comme le font déjà l’aviation, le nucléaire ou les transports : comme un risque de fiabilité à mesurer et à gérer. Sa campagne « Fighting Fatigue Together », lancée en 2023, vise à adapter aux soins des systèmes de gestion du risque de fatigue, tout en renforçant le soutien en santé mentale et l’accompagnement après un événement critique.








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Francois Planchon
11 juin 2026La médecine a fixé des normes horaires pour les travailleurs salariés : il n'y a aucune raison qu'elles ne s'appliquent pas aussi aux professions médicales... et aux indépendants...